3 – CARNAGE DANS PARIS

Il était à peu près cinq heures du soir et les rues étaient encombrées par un grand nombre de véhicules, cependant que les trottoirs, noirs de monde, présentaient l’animation propre aux voies parisiennes.

Se faufilant à travers les voitures, piloté de main de maître, trouvant sa route au milieu des pires encombrements, un autobus avançait, une voiture de réserve évidemment, car elle ne portait aucune étiquette et ne prenaient point de voyageurs. À l’intérieur du véhicule se trouvaient cinq ou six ouvriers qui fumaient et lisaient le journal. Sur le siège, deux conducteurs devisaient.

La place du Châtelet franchie à vive allure, à la hauteur du pont au Change, l’autobus tourna sur la gauche, prit le quai de Gesvres.

— Nous sommes à l’heure, patron ?

— Je suis toujours exact et tu devrais le savoir.

— C’est que j’imagine que l’on ne nous attendrait pas.

Le conducteur de la voiture sourit, haussa les épaules :

— Je reconnais que c’est probable.

Engagé sur le quai, l’autobus avait accéléré l’allure. En quelques instants il atteignit la place de l’Hôtel-de-Ville qu’il traversa, puis continuant à suivre la Seine, il se dirigea vers le pont Louis-Philippe.

Là, soudain, le lourd véhicule ralentit.

— Attention, annonça l’homme qui tenait le volant, nous allons nous arrêter dans ces parages. Le pavé ici est mauvais à souhait.

— Mais, patron, êtes-vous sûr qu’en un pareil endroit vous pourrez bloquer la rue ?

— Imbécile !

Les freins venaient de crier, le lourd véhicule s’immobilisa, se rangea contre le trottoir. En un instant, le conducteur avait sauté sur le sol et, ouvrant l’une des tôles entourant le moteur, il y enfouissait sa tête et demandait à son compagnon :

— Les hommes sont-ils là ?

Celui-ci semblait inspecter le quai avec une vive attention.

— Je ne vois personne, patron.

— Imbécile !

De l’intérieur du véhicule, cependant, les autres mécaniciens étaient descendus sans se presser. Ils se groupaient maintenant à l’avant de la voiture :

— Tout va-t-il bien, patron ?

— Tout va bien, mes amis.

Le pilote était toujours penché à l’intérieur du capot, mais sans doute à travers les interstices des tôles, il avait pu examiner la rue.

— Prêtez-moi la main, commandait-il. À l’intérieur de la voiture il y a des barres de fer qu’il faut décharger.

Sous sa conduite, tous remontèrent dans le véhicule. Or, ces mécaniciens avaient à peine repris place dans l’autobus, à peine quitté le trottoir, que leur attitude brusquement changea. Ils avaient eu jusqu’alors les gestes de braves gens peu inquiets d’une panne survenant à l’improviste. Ils semblèrent soudain pris d’une rage d’activité.

— Attention ! recommanda le pilote, d’une voix nette et brève, une voix de commandement qui semblait imposer à tous ses compagnons. Chacun a bien compris mes instructions, n’est-ce pas ?

Les autres baissaient la tête, faisaient oui du geste, mais ne soufflaient mot. Le conducteur reprit, en s’adressant simultanément à chacun des hommes :

— Toi… tu t’arrangeras pour demeurer pendant toute l’affaire debout à l’avant de l’autobus, prêt à tourner la manivelle.

— Bien, patron.

— Quant à vous deux, vous prendrez garde à bien apporter les barres de fer.

— Bien, patron.

Se tournant vers un quatrième individu, le pilote ajoutait :

— Tu demeureras ici pour tourner le moulinet.

— C’est compris.

Ces ordres donnés, le chef, car véritablement l’homme qui pilotait ces mécaniciens semblait leur commander en chef, se hâta d’ajouter :

— Pressons-nous, les enfants, nous avons six minutes tout juste avant l’arrivée.

Tandis que l’autobus s’immobilisait ainsi, au long du trottoir, un agent qui stationnait à quelque distance, juste au point de la rue des Barres, remarquait le lourd véhicule et s’en approchait à pas lents.

— Dites donc, mes amis, commença le digne gardien de l’ordre, en interpellant les mécaniciens, vous ne pourriez pas vous ranger un peu, vous allez gêner la circulation.

Les mécaniciens semblaient se concerter du regard, c’était le conducteur qui répondit :

— Faites excuse, monsieur l’agent, on n’en a pas pour longtemps, mais en ce moment nous ne pourrions pas bouger de deux centimètres, c’est une petite panne, mais nous allons en sortir.

L’agent grommelait quelque chose qui était une approbation, puis ajouta, bonasse :

— Si c’est pas malheureux tout de même que les bandits de la place Clichy n’aient pas eu de panne, eux. Ah, c’est pas à des gars comme cela que ça arrive d’être arrêtés en chemin !

— Sûr, dirent les mécaniciens.

Les bras croisés sur la pèlerine, l’agent s’éloignait.

— Bedeau, appelait cependant le conducteur de l’autobus, s’adressant à un des mécaniciens et tendant le doigt vers l’agent, tu tacheras de le coucher, il nous a tous vus de trop près.

— C’est entendu, patron.

Bedeau, avait dit le pilote ? Nom sinistre et célèbre dans le monde des apaches.

Il n’y avait, en effet, aucun doute à avoir sur la personnalité de tous ces mécaniciens et de leur chef. Ceux qui se groupaient ainsi soi-disant pour faire cesser une panne, étaient bien les membres de la bande du Maître de l’Effroi, du Roi du Crime, de Fantômas. Non content d’avoir volé déjà un autobus pour piller le Comptoir National, place Clichy, Fantômas, dont l’audace ne connaissait pas de bornes, ce jour-là, pilotant un nouveau véhicule en plein Paris, conduisait sa bande vers de mystérieuses et tragiques besognes.

Tous, cependant, paraissaient fort occupés à la réparation d’un essieu. Fantômas demanda :

— Vous êtes prêts ?

— Tout ce qu’il y a de plus prêts, patron.

Mais, en même temps, Mort-Subite déclarait :

— J’ai les foies, je me demande si l’on ne va pas se faire poisser.

Il y eut de sourds murmures et de rudes protestations.

— Dis donc le môme, va-t-en donc voir à la cuisine, si par hasard nous y sommes.

C’était un des faux mécaniciens qui interpellait ainsi un petit pâtissier arrêté sur le bord du trottoir, son panier en équilibre sur la tête et semblant surveiller avec grand intérêt le travail des hommes qui s’empressaient autour de la voiture.

Le petit pâtissier s’éloigna, mais fut immédiatement remplacé par une sorte de vagabond dont la tenue bizarre était digne de remarque. L’homme portait un haut de forme dont les bords avaient été déchirés, ce qui le réduisait à avoir l’aspect d’une sorte de boîte tronquée. Il avait sur les épaules un grand pardessus vert taché, usé, déchiré. L’un de ses pieds était chaussé d’une espadrille et l’autre d’un soulier verni. Au demeurant, cet homme à l’aspect de mendiant, fumait l’air béat une énorme pipe en terre qu’il soutenait précieusement de ses deux mains avec une peur évidente de la casser.

— Naturellement, monologuait-il, ‘turellement que ça devait arriver ! Ah bien ça, c’est plutôt farce ! Je m’en va zyeuter le spectacle sans payer ma place. Seulement, qu’est-ce qu’ils peuvent bien fiche ici ? C’est tout à fait rigolo. Heureusement que je ne vais pas être reconnu.

Or, au moment même où l’individu semblait s’affirmer qu’il ne pouvait pas être reconnu, le conducteur le fixa de ses yeux ardents.

— Bouzille ! appela-t-il.

Le mendiant sursauta.

— Bon, voilà le café qui se gâte…

Mais tout de même, il s’empressa d’accourir :

— Qu’est-ce que vous voulez, mon bon monsieur ?

Or, en parlant, Bouzille, car c’était bien Bouzille, ce mendiant, l’inénarrable chemineau qui avait vécu tant de fantastiques aventures et promené sa perpétuelle bonne humeur au sein des pires catastrophes, Bouzille, pâlissait, blêmissait, prenait un air sérieux.

— Ah pardon, je ne vous avais pas reconnu, patron. Comment c’est vous, Fantômas ?

Fantômas qui portait la casquette des mécanos, la veste de cuir, Fantômas, dont les joues noires de cambouis étaient embroussaillées d’une fausse barbe mal faite, ne tressaillit même pas :

— Oui, c’est moi, Bouzille ! Que fais-tu là ?

— Mais je me promène, je regarde les oiseaux.

— Tu espionnes, Bouzille ?

— Et quoi donc, patron ?

La candeur de Bouzille était évidemment feinte et Fantômas ne s’y trompait pas. Pourtant telle était l’audace du bandit qu’il ne paraissait nullement ennuyé d’avoir été identifié par Bouzille et nullement inquiet de voir rôder autour de lui cet étrange personnage qui, certes, était connu dans la pègre, y était même estimé, apprécié, mais qui, enfin, s’était toujours refusé à entrer définitivement dans la bande dont s’entourait le terrifiant criminel.

— Bouzille, ordonna Fantômas, tu vas nous prêter la main.

— Ouais ? Et pourquoi faire ?

— Tu crieras.

— Je crierai ? demanda-t-il. Et quand ?

— Tu le verras bien.

Déjà, le redoutable conducteur de l’autobus avait fait le tour du véhicule, il inspectait le quai dans la direction de l’Hôtel de Ville.

— Attention, recommanda-t-il encore, et dépassant les mécaniciens qui faisaient toujours mine de s’affairer à la hauteur des roues arrière, il revint à l’intérieur de la voiture où était demeuré l’homme qui, quelques instants auparavant, se trouvait à côté de lui sur le siège.

— Tu es prêt, interrogea Fantômas ? Ton chapelet est disposé ?

— Vous bilez pas, patron. Oui mon chapelet est prêt, et j’ai même dans l’idée comme ça, que les prières vont faire du tapage.

Mais Fantômas n’écoutait plus. Dépassant l’arrière du véhicule, il avait rapidement remonté sur le trottoir et avisant Bouzille qui, accoudé au parapet s’inventait un jeu nouveau consistant à cracher le plus loin possible :

— Bouzille.

— Patron ?

— Vois-tu ces deux plombiers là-bas ?

— Oui, patron.

— Tu vas aller les trouver, tu leur diras de ma part : Attention !

Bouzille ouvrit les yeux ronds, gonfla les joues, tira de sa poche un mégot qu’il se mit à chiquer, puis les yeux toujours sur Fantômas, il questionna :

— Ce sont des aminches ?

— Va, répétait le bandit, dépêche-toi ! L’un est Tête-de-Lard, l’autre, c’est La Carafe.

Bouzille se décida.

Il se dirigea vers deux ouvriers vêtus de la veste bleue des plombiers, portant en bandoulière le sac de cuir et qui, survenus là depuis quelques minutes, ne semblaient même pas avoir regardé dans la direction de l’autobus.

Bouzille les considéra curieusement puis, les frôlant presque, renifla très haut et très fort pour attirer l’attention.

— Eh, murmura-t-il en même temps, voilà l’instant, gare la casse !

Cela fait, Bouzille sans s’arrêter auprès des deux hommes, continuait son chemin et semblait s’absorber dans la contemplation des partitions de musique étalées en désordre dans les casiers d’un bouquiniste.

Bouzille, d’ailleurs, paraissait s’amuser infiniment. Il avait été certes violemment ému en reconnaissant Fantômas et ses principaux complices auprès de l’autobus arrêté, mais, déjà le calme renaissait en son âme de philosophe.

— Moi, murmurait Bouzille, je suis comme Absalon, ou plutôt non comme un autre. Enfin. Je ne sais pas, je m’en lave les mains.

Bouzille interrompit ses réflexions pour prêter l’oreille à un dialogue engagé tout près de lui. Le bouquiniste jusqu’alors, sommeillait sur une chaise, attendant l’heure où, chaque soir, renonçant à la venue d’un hypothétique client, il se décidait à fermer ses boîtes ; or, une main s’était posée sur son épaule, un bonjour cordial l’avait réveillé.

— Comment allez-vous, père Cornélius ? Et les affaires ?

— Les affaires vont comme moi, très mal.

— Plaignez-vous donc, on vous installe l’électricité.

C’était cette dernière phrase qui avait attiré l’attention de Bouzille.

Celui qui la prononçait, un tout jeune homme au visage soigneusement rasé, à l’air intelligent, aux yeux vifs et remuants, l’accompagnait en effet d’un grand geste, désignant les deux plombiers, les deux soi-disant plombiers plutôt, auxquels Bouzille venait de communiquer l’avertissement de Fantômas.

— Vous avez vu, continuait l’inconnu, qu’est-ce que c’est que cela ?

— Je ne sais pas, ma foi.

Le jeune homme montrait alors les deux ouvriers qui déroulaient au travers du quai un long câble d’acier qui brillait à la lueur des réverbères que l’on commençait à allumer et qui apparaissait bien un câble électrique, en effet.

— Je ne sais pas, répondait le père Cornélius, je ne sais pas, mais je m’en moque, ce n’est toujours pas cela qui fera vendre ma musique.

Le brave homme paraissait en grande intimité avec celui qui l’entretenait, car il continuait d’un ton familier :

— Et vous, êtes-vous content du moment ? Devenez-vous millionnaire ?

— Pas très vite !

— Pourtant, vous avez bien du talent. Ah nom d’un chien !

Abandonnant sa chaise et s’étirant à la façon d’un homme qu’une longue immobilité a engourdi, le bouquiniste répétait avec conviction :

— Ah vous avez bien du talent ! Tenez, je me rappelle quand vous jouiez le fameux drame. Vous savez le crime…

Soudain, le bouquiniste éclata de rire :

— Tenez, figurez-vous une chose, reprenait-il. Depuis ce jour-là, je n’ai jamais mis les pieds dans un théâtre. Ah ! quand vous aurez des billets…

— Des billets, père Cornélius, tout le monde m’en demande. Hélas, je n’en ai pas beaucoup, et puis, je ne suis plus là-bas, j’ai changé de théâtre.

— Ah bah ! et où êtes-vous donc ?

— Au Théâtre Ornano.

— Oui, oui, je connais, à la Fourche de la rue Clignancourt, pas vrai ?

— Tout juste.

Le bouquiniste souleva sa calotte noire, gratta son crâne chauve, puis demanda :

— Dites donc, rappelez-moi donc votre nom ?

— Dick, père Cornélius.

— C’est vrai, monsieur Dick. Parbleu, je vous connais bien, mais j’oublie toujours comment vous vous appelez. Pourquoi diable que vous avez choisi ce nom-là ? C’est pas un nom de chrétien, c’est presque un nom de chien.

Or, à la remarque du bonhomme, le jeune homme avait éclaté de rire :

— C’est un nom anglais, père Cornélius, répondit-il, et je l’ai pris parce qu’il fait bien au théâtre ! Voyez-vous, quand on est acteur comme moi, la question du nom a une grande importance. Dick, cela se retient, cela sonne.

— Mais pourquoi n’avoir pas pris un nom français ?

— Affaire de mode, père Cornélius. Les Français prennent des noms anglais et les Anglais des noms français.

Tandis que le jeune acteur du Théâtre Ornano s’entretenait ainsi avec le père Cornélius, Bouzille, qui d’abord avait écouté avec intérêt leur conversation tant qu’elle avait eu trait à Tête-de-Lard et à La Carafe, les deux apaches amis de Fantômas, avait cessé d’y prêter la moindre attention.

Bouzille n’avait plus d’yeux que pour les gens de l’autobus qui demeuraient toujours groupés autour de leur véhicule, et aussi pour Tête-de-Lard et La Carafe qui, après avoir étendu sur le sol, au travers du quai, un long câble d’acier, éparpillaient maintenant en tous sens leur boîte à outils comme à la recherche d’instruments de travail.

— Que diable fabriquent-ils et qu’est-ce que peut cacher toute cette manigance ? Je donnerais bien ma part de paradis…

Bouzille jubilait :

— Sûr et certain, se disait-il, sûr et certain que je m’en vais voir des choses.

Mais Bouzille, subitement, s’aperçut que Fantômas le fixait des yeux en fronçant les sourcils et ayant l’air de l’attendre.

— Allons voir, pensa le chemineau. Rapidement, il se dirigea vers la voiture en panne :

— Alors, patron ?

— Ne reste pas là, imbécile, tiens-toi tout contre l’autobus.

Fantômas venait de parler d’une voix nerveuse et mauvaise presque. Bouzille eut l’impression que l’instant décisif approchait.

— Bien sûr, murmura le chemineau, bien sûr ça va se gâter, le temps est à l’orage.

Mais Bouzille avait beau regarder de tous côtés, il n’imaginait nullement ce qui se préparait.

Si Fantômas était là en compagnie de ses plus redoutables complices, c’était évidemment pour y accomplir l’un de ces exploits dont il était coutumier, et cependant rien ne permettait de deviner encore ce qu’allait être cet exploit. L’acteur Dick, au même moment, commençait à s’intriguer fort en remarquant la manœuvre des ouvriers plombiers.

— C’est bizarre, faisait-il en les regardant et en prenant à témoin le père Cornélius, que diable peuvent-ils faire avec ce câble ? Ce n’est certainement pas un câble électrique, ils ne le laisseraient pas ainsi à même le sol et ne s’exposeraient pas à ce que les voitures, en passant par-dessus…

Mais Dick n’eut pas le temps d’achever.

Un coup de sifflet strident, prolongé, venait de retentir.

Au coup de sifflet, en une seconde, les deux soi-disant plombiers, c’est-à-dire Tête-de-Lard et La Carafe, avaient brusquement couru aux extrémités du câble. Un nouveau coup de sifflet retentit, les deux hommes se baissèrent, soulevèrent le câble et, par des boucles préparées à l’avance, l’attachèrent, tendu à un mètre du sol à peu près, d’un côté à l’un des gros platanes bordant l’avenue, de l’autre à un bec de gaz.

À l’instant où le coup de sifflet avait été donné, une automobile des Postes, une lourde voiture venant du bureau qui se trouve au bas de l’Hôtel de Ville, dépassait l’autobus. Elle avançait à toute allure sur le quai désert, car le conducteur, retardé place du Châtelet par un encombrement, devait rattraper son retard pour atteindre la gare d’Austerlitz à l’heure réglementaire, quand elle donna à toute vitesse sur le câble tendu.

L’automobile se renversa dans un fracas et, cependant que des cris de terreur et d’angoisse s’élevaient de tous côtés, cependant que, de toutes parts, les passants s’élançaient, un nouveau coup de sifflet déchira l’air.

Dick, l’acteur, avait été l’un des premiers à vouloir bondir au secours du malheureux conducteur de l’automobile postale et, avant d’avoir pu faire dix pas peut-être, il se heurtait à l’un des mécaniciens de l’autobus accouru.

— Les mains en l’air, criait l’homme, ou gare à toi !

Dick n’avait pas le temps de protester qu’un coup de poing le jetait sur le sol.

Alors ce furent des clameurs, des hurlements, une galopade folle d’hommes prenant la fuite.

L’acteur Dick devait être fort énergique cependant. Il se forçait à résister au vertige qui l’anéantissait, il redressait la tête et, toujours étendu sur le sol, ne cherchant plus à se relever, mais voulant voir, il regarda. De l’autobus immobilisé depuis quelques instants et auquel nul n’avait fait attention, la bande des mécaniciens s’était précipitée vers la voiture des postes renversée. Un homme courait, vêtu d’une courte veste de cuir, la tête coiffée de la casquette plate des wattman. Il tenait, comme ses compagnons, une barre de fer. Dick vit qu’il la levait, qu’elle tournoyait dans l’air, qu’elle s’abattait sur le crâne du malheureux postier qui après avoir été projeté sur le trottoir, se relevait péniblement.

Les autres mécaniciens déjà entouraient la voiture de poste renversée. À coups de barres de fer, ils la défonçaient. Ils allaient voler les valeurs.

Toutefois, au même instant, et croyant vivre un cauchemar, Dick se disait :

— Ça n’est pas possible, on va les arrêter, on va les prendre.

Des passants accouraient bien, mais Dick, dans une vision d’épouvante, les apercevait qui s’arrêtaient tous, levant les bras, puis reculant, puis s’enfuyant aussitôt après. Beaucoup tombaient qui ne se relevaient pas. Un vieillard à la longue barbe blanche passa près de l’acteur renversé, hurlant, fou, et laissant derrière lui des traînées de sang. En même temps, l’étrange crépitement augmentait. Dick s’agenouilla titubant. En tournant la tête, il vit que l’autobus s’était ébranlé ; lentement, le pesant véhicule s’approcha de la voiture des postes, autour de laquelle les mécaniciens, ou plutôt les bandits, s’affairaient toujours.

— Je rêve, je rêve ! pensait Dick.

L’autobus était environné de fumée. Debout, à l’intérieur, il apercevait une sorte de chevalet, un véritable pied de longue-vue sur lequel était posé un instrument qui brillait.

Qu’était-ce encore ?

Dick remarquait que l’homme tournait autour du chevalet et que sa main semblait pousser un mécanisme.

Les cris de terreur retentissaient toujours. Dick, brusquement, s’affaissa sur le sol, s’y aplatit, s’y écrasa avec le secret désir de pouvoir s’y engloutir.

— C’est une mitrailleuse ! se disait-il. Ils ont une mitrailleuse.

L’acteur ne se trompait pas.

Debout à l’intérieur de l’autobus, le Bedeau actionnait bien, en effet, le mécanisme d’une mitrailleuse. Il réglait le tir de la terrible machine avec une parfaite tranquillité, une admirable présence d’esprit. Il tournait tout autour du trépied et il envoyait ainsi, guidant lentement l’instrument de mort, de véritables gerbes de balles qui balayaient à distance tous ceux qui auraient pu vouloir arrêter les bandits. Le Bedeau, d’ailleurs, se révélait tireur d’élite. Il dirigeait son feu de façon telle que les balles passaient par-dessus ses sinistres compagnons toujours occupés à défoncer la voiture des Postes. Elles ne les atteignaient pas, elles ne pouvaient pas les atteindre, elles les enfermaient au contraire à l’intérieur d’un cercle rigoureusement infranchissable. L’autobus, cependant, après avoir avancé de quelques mètres, s’était rangé près de la voiture postale renversée.

Fantômas, très calme, continuait à diriger la manœuvre avec un merveilleux sang-froid :

— Dépêchons-nous ! répétait-il de temps en temps. Sortez les sacs ! Bien. Portez-les dans l’autobus, c’est cela !

Les ordres étaient ponctuellement exécutés. La malheureuse voiture, éventrée à coups de barre de fer, fut en quelques minutes vidée de ses sacs de dépêches, de tout ce qu’elle contenait. Les hommes, deux par deux et ne prêtant attention qu’à leur travail, prenaient les ballots, les jetaient à l’intérieur de l’autobus où le Bedeau, impassible et froid, continuait à manœuvrer la mitrailleuse.

Or, à ce moment précis, alors que de toutes parts des hurlements retentissaient, alors que les blessés jonchaient le sol, alors qu’une clameur abominable montait vers le ciel, un homme, tranquillement, quittait l’arrière de l’autobus, qu’il n’avait pas abandonné jusqu’ici.

C’était Bouzille.

Bouzille paraissait stupéfié, émerveillé, intrigué aussi.

— C’est du sacré travail, murmurait-il, c’est un sacré coup.

Bouzille, penchant la tête et se faisant le plus petit possible, car il ne se souciait nullement de recevoir l’un des projectiles que tirait le Bedeau, se glissa jusqu’à la voiture dévalisée.

— Moi, je vais toujours prendre les lanternes, disait-il, le cuivre, c’est de revente.

Mais Bouzille avait mal calculé son affaire. Il arrivait au moment même où les hommes de Fantômas achevaient leur extraordinaire besogne. Le chemineau se heurta à Tête-de-Lard.

— En arrière ! cria l’apache. En arrière !

Bouzille recula.

Au même moment, un nouveau coup de sifflet retentit.

Alors, en moins d’une seconde, Fantômas sauta sur le siège de l’autobus, les bandits grimpèrent dans le véhicule où Bouzille fut lui-même jeté de force, puis la sinistre voiture s’ébranla et s’éloigna lentement, protégée par le tir ininterrompu de la mitrailleuse.

Fantômas avait arraché le volant des mains de Mort-Subite. Le bandit semblait au comble de la joie. Ayant changé de vitesse, accélérant l’allure de sa fuite, il tendait la main vers les cadavres qui jonchaient les trottoirs :

— Un joli coup, disait-il, vingt morts au moins, cinquante blessés peut-être, et, j’espère bien, cinq cent mille francs pour nous.

Mais Mort-Subite ne semblait pas, à beaucoup près, aussi tranquille que son épouvantable maître :

— Vite, vite ! hurlait-il. Dépêche-toi, Fantômas !

Et il tendait le bras vers le pont d’Arcole, montrant une grande voiture automobile, une voiture de course, qui arrivait à une vitesse folle, en faisant de terribles embardées.

— Peuh, répondit simplement Fantômas.

L’autobus suivait toujours les quais. La mitrailleuse se tut.